Appel

SORTIR DU CONFINEMENT DES IDÉES 

Si la crise est le bon moment pour décider des ruptures, comme semble vouloir s’y engager le Président de la République, cela ne sera sans doute pas possible sans sortir du confinement des idées, cette ligne Maginot intellectuelle qui grippe la France et l’Europe depuis 40 ans. Un aggiornamento citoyen est nécessaire.

Un jour, nous sortirons de notre confinement. Dans un mois, le 11 mai, ou peut-être plus tard, l’isolement prendra fin. Car nous avons espoir en l’être humain, il triomphera de cette épreuve comme il a su le faire auparavant, soit par le génie de ses scientifiques, soit par la résilience de ses peuples. Probablement par la conjonction des deux forces en même temps, sans exclure un peu de chance. Ces temps d’introspection collective peuvent être utiles. Ou plutôt ils doivent l’être. Quelques jours seulement ont suffi, pour que la majorité d’entre nous comprenne que plus rien ne serait comme avant. « Si tu traverses l’enfer, continue d’avancer » disait Churchill pendant les heures sombres. C’est ce que nous allons faire, ardemment, courageusement, collectivement. Mais à l’issue de cette épreuve, nous devrons toutes et tous lever les yeux pour affronter le nouveau visage du monde qui vient. Pour ce faire, pensons dès à présent le “jour d’après”.

Pour être différent, le monde d’après se doit d’être un aggiornamento : une mise à jour de notre mode de pensée. L’enjeu est d’être capable de nous adapter à la réalité. Une nouvelle forme de réalité que nous n’avions pas anticipée: à la fois fébrile, violente, imprévisible. Pour cet aggiornamento, commençons par ressusciter et débattre certaines idées qui ont été reléguées, pour des raisons que nous ignorons, à un confinement strict, voire au cimetière des idées.

Nous entendons, ici et là, des collectifs et des partis politiques appeler à penser ce “jour d’après”. Nous entendons aussi une petite musique au cœur des discours du Président de la République : « Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour […] Les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens». Cette musique nous voulons la faire résonner, tel un hymne, dans les villes et les campagnes, afin qu’elle devienne une réalité. Il est grand temps d’engager des ruptures en profondeur.
Notre ambition pour le “jour d’après” est d’être des passeurs d’idées. Donnons de l’écho aux idées de rupture et aux initiatives citoyennes. Nous en énonçons quelques-unes, sans exhaustivité, et appelons à ce que les contributions se multiplient à travers le pays et dans l’Union Européenne. Nous sommes minés depuis de trop nombreuses années par la congélation du débat public et politique. Ce débat est devenu une urgence. Ouvrons à nouveau la « dispute » pour éclairer les chemins possibles et abordons nos problèmes avec des modes de pensée différents de ceux qui les ont engendrés: un aggiornamento citoyen nécessaire pour sortir de notre confinement intellectuel.

L’impôt universel, pour instaurer un modèle équitable
« Les animaux sont tous égaux, mais certains le sont plus que d’autres » s’amusait Orwell dans la Ferme des animaux. La Révolution Française a-t-elle permis de construire une société plus égalitaire? L’inégalité criante des Français face au confinement et l’attitude désinvolte de certains nous laisse circonspects. Si nous voulons pérenniser le modèle social étatique qui nous sauve aujourd’hui, en ces temps de crise sanitaire, la question de la contribution équitable de chacun à l’effort collectif doit être à nouveau posée. Il n’est plus admissible que les plus aisés se désolidarisent de la communauté nationale par l’évasion fiscale, au prix de la destruction de nos biens publics. C’est pourquoi nous proposons un impôt universel, obligeant chaque citoyen à payer sa contribution sur le revenu, quel que soit son lieu de résidence. Par réciprocité, et en respectant l’acceptabilité de l’impôt par chacun, cette universalité doit inclure les plus modestes, même de façon symbolique, comme pré-requis pour bénéficier de l’État Providence. 

La règle verte, pour éviter que la « Terre brûle »
Alors que la classe politique s’accorde unanimement pour constater les dégâts écologiques, notre Terre brûle encore et toujours. Entérinons une fois pour toutes dans notre Constitution des règles nous obligeant, même les plus simples et évidentes qui ne sont pas respectées aujourd’hui. Soutenons l’initiative lancée par certains députés qui veulent déposer une proposition de loi constitutionnelle pour inclure la préservation de l’environnement dans l’article 1er de la Constitution. Assurons-nous également que les 50 recommandations transmises par la Convention Citoyenne sur le Climat (CCC) au Président de la République soient suivies d’effets. 

Allons plus loin et débattons, par exemple, de l’idée d’un crédit carbone individualisé : celui-ci tiendrait compte à la fois de nos objectifs collectifs de respect des quotas carbone mais aussi et surtout des situations individuelles de consommation carbone. Les besoins liés à des obligations professionnelles, et certifiées comme telles par l’employeur, seraient distingués des besoins liés au bon plaisir. A l’instar d’un téléphone portable et du forfait data associé. Ainsi chacun disposerait d’un crédit carbone générique avec un niveau qui pourrait être augmenté, par exemple pour les besoins de déplacements professionnels justifiés, ou diminué, avec les incidences fiscales correspondantes.

Les solidarités, comme nouveau modèle de société
Face au chaos engendré par un ennemi invisible il nous reste des raisons d’espérer : les solidarités réelles, au niveau national comme européen, doivent constituer des passerelles à ériger en principes de société. Au niveau national, la créativité et la solidarité dont font preuve spontanément de nombreux citoyens, que ce soit en direction de nos aînés, des personnes isolées, ou des victimes de la fracture numérique, sont des initiatives à encourager. Il paraît indispensable de pérenniser ces innovations dans le monde de demain en les recensant dès aujourd’hui.

Au niveau européen, le moment de vérité est arrivé. C’est dans l’adversité que l’on reconnaît ses vrais alliés. Après les crises de la dette grecque, migratoires, et au temps de la pandémie du Covid-19, l’heure est venue des solidarités possibles ou non entre les États-membres pour un devenir commun. Un prochain Sommet européen, le 23 avril, doit permettre d'entériner l’accord de l’Eurogroupe de dégager pas moins de 550 milliards d’euros en complément des 1000 milliards d’euros injectés par la Banque Centrale Européenne. Pour autant, la question des coronabonds reste ouverte. Initiée par le Président de la République Française, la mutualisation des dettes au niveau européen sera probablement révélatrice de cet avenir possible ou non, mais elle devra permettre également une prise de conscience. La proposition du Président de la République d’annuler massivement la dette des pays africains est également un moment de vérité pour l’Union européenne. Une avancée réelle nécessite parfois des choix douloureux, voire des ruptures. S’il n’y a d’accord sur aucun sujet, l’union ne sera que de façade et nous risquons le repli nationaliste. Étudions toutes les alternatives possibles, sans caricatures, y compris le rapport de forces, pour sauver ce pour quoi l’Europe a été créée : la stabilité et la paix.

Nous appelons dès aujourd’hui à cet aggiornamento citoyen pour fonder le jour d’après.

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